Il était une foi

Champion de France en 2006, présélectionné pour les Jeux olympiques de Sydney en 2000, de multiples fois membre de l’équipe de France dans les plus prestigieuses Coupes des Nations, Jacques Bonnet est depuis de nombreuses années l’un des acteurs du saut d’obstacle tricolore. Passionné à l’extrême, il est avant tout un homme de cheval.


Une passion précoce

La belle histoire débute au Petit-Fossard, à quelques kilomètres de Fontainebleau. Né le 16 mai 1960, Jacques, fils de Robert et Jacqueline Bonnet n’a jamais quitté ce petit coin de Seine-et-Marne. « Je suis fils d’agriculteur, confie-t-il. Mes parents avaient une ferme céréalière d’une centaine d’hectares. Dans les années 40, mon grand-père Jules y avait fabriqué des écuries pour les chevaux de travail. Il est à l’origine de tout ici en étant parti de rien. Au milieu des années 60, mon père a décidé de monter un petit club de promenade. Il s’est entouré de plusieurs moniteurs successifs et notamment de Jean-Jacques Grangier qui est resté une quinzaine d’années. » Paradoxalement, c’est un problème de malformation aux genoux qui va pousser Jacques vers l’équitation. « Je marchais complètement de travers, raconte-t-il. Je suis allé voir un professeur à Paris, une sommité. Je me souviens même avoir été en salle d’attente avec Francis Blanche. Il fallait me redresser et la solution selon lui était de me mettre sur un cheval d’arçon. Mes parents ont proposé d’avoir un âne ou un poney et c’est comme ça que j’ai commencé à monter vers 5 ou 6 ans. Le poney s’appelait Tarzan et l’âne, Charlot. » La passion est immédiate. « Dès que je rentrais de l’école, c’était pour aller monter. Avec les écuries sur place, c’était bien pratique. Mon père avait fait ça pour moi et mes deux sœurs. Sans spécialement nous pousser pour en faire notre métier mais ça nous permettait de monter à moindre coût. » Sur le manège installé par son père, le plus grand de la région à l’époque avec ses 70x25m où venaient même s’entraîner des cavaliers de renom comme Marcel Rozier ou Hubert Parot, Jacques va vite progresser. «J’ai participé à mon premier concours à 8 ans au Centre militaire de Fontainebleau avec un trotteur qui s’appelait Tango 3. Entre 8 et 12 ans, ce n’était que du concours d’entraînement. A 12 ans, j’ai commencé avec le Prix des Espoirs, des concours intermédiaires avec par exemple Philippe Allaire, l’entraîneur de Ready Cash, le trotteur qui vient de gagner le Prix d’Amérique. J’avais un super cheval espagnol, Royal. Je gagnais tout. Pas forcément parce que je montais spécialement bien mais surtout parce que c’était un super cheval, un gagneur. A 14-15 ans, j’ai commencé à monter dans des épreuves plus fortes et j’ai intégré l’équipe de France juniors. J’ai monté ensuite Don Juan, un bon cheval avec lequel j’ai fait des épreuves à 1,35m-1,40 et qui m’a permis de rester en équipe de France juniors.»


Premières sélections

L’équipe de France ! Premières émotions et grande fierté de représenter son pays. « Quand on est dans ces âges, on a tous envie de l’équipe de France. A l’époque, il y avait moins de concours internationaux. C’était plus difficile d’être sélectionné. Il fallait davantage faire ses preuves. On nous donnait un coq que l’on cousait sur le rebord de la veste. Alors forcément, quand on avait son coq… on faisait un peu le coq si j’ose dire ! » Présent dans tous les championnats juniors, Jacques, toujours placé butera sur la première marche. « Je voulais tellement gagner que je perdais mes moyens et faisais des erreurs. C’est la différence avec quelqu’un comme Eric Navet qui reste toujours froid. » Avec le BEP agricole acquis par son fils après deux ans en pension, Robert, le père de Jacques, est rassuré. « Il était content que je monte mais il avait les pieds sur terre et l’agriculture semblait une voie plus sûre que les chevaux. A l’époque, monter un cheval, ce n’était pas un métier. Mais il m’a laissé faire car il a toujours été dans mon sens, même si ça le chagrinait de ne jamais me voir sur tracteur. » De retour de l’armée, en 1980, le jeune cavalier décide de s’installer à son compte dans les écuries familiales. Début d’une nouvelle grande aventure. « Plusieurs clients étaient partis avec notre moniteur, se souvient Jacques. J’étais un peu connu avec mes sélections en juniors, mais je n’avais encore rien fait d’exceptionnel. Ce n’était que le début de ma carrière. Il a fallu beaucoup travailler. Je prenais tout ce qui se présentait car je n’avais pas les moyens de faire le difficile. Des chevaux à débourrer, des moyens, des mauvais mais j’essayais surtout de tourner en concours pour me faire connaître et récupérer des chevaux. Mon idée c’était de faire du haut niveau, des gros concours comme Aix-la-Chapelle, Hickstead, etc. Quand on fait ce métier, l’objectif c’est d’être le plus performant possible. Reprendre l’écurie pour faire un poney-club, ce n’était pas mon truc. »


Un acharné du travail

Et Jacques va multiplier les parcours, les heures de travail, sans relâche. Avec toujours le même but et le regard tourné vers l’excellence. « Je me suis lancé dans les jeunes chevaux. Des 4 ans, des 5 ans… Ça m’arrivait de monter entre 10 et 15 chevaux par concours. Je suis même grimpé à 18 dans la journée. Plus on en passe, plus on a de chance d’en avoir de bons. Cela m’a permis aussi de rencontrer beaucoup de propriétaires dont des gens comme M. Baillet. Au début, j’ai aussi loué une jument, Jiva Flore, à Thierry Delègue car il me fallait au moins un ou deux chevaux qui tiennent la route en concours. Cette jument m’a permis de rester dans le coup. J’ai commencé à attaquer les Grands Prix nationaux. Avec Gyvaflore, j’ai fait mon premier CSI à Biarritz. Il n’y en avait pas autant qu’aujourd’hui à cette époque. » Les premiers bons résultats ne se font pas attendre. En 1995, avec 17 chevaux qualifiés pour la finale de la Grande semaine de Fontainebleau, Jacques décroche le Trophée de l’Eperon, récompense pour le meilleur cavalier de la Grande semaine.


Apache d’Adriers, le détonateur

La vie d’un cavalier dépend souvent de belles rencontres. Celle d’Apache d’Adriers, fils de Double Espoir, fut particulièrement marquante. Acheté petit poulain à M. Brugier, puis revendu aux Haras Nationaux qui le confièrent aussitôt à Jacques, Apache, champion des 4 ans en 1992, troisième du critérium 1re catégorie à 8 ans, va conduire son cavalier vers les sommets. « C’est lui qui m’a permis d’accéder aux concours internationaux et donc de me rapprocher de l’objectif que je m’étais fixé au début de ma carrière, précise-t-il. C’était un super cheval comme on en rencontre rarement dans une carrière. Il entrait toujours sur la piste pour donner le maximum. La Baule fut le premier gros concours de prestige auquel nous avons participé. Patrick Caron m’avait sélectionné pour me mettre dans le bain. Je finis second du Grand Prix. J’avais aussi effectué la tournée en Espagne et Portugal. C’était la première fois que je partais à l’étranger avec Apache. » Deuxième du Grand Prix de Madrid, quatrième à Lisbonne et à nouveau deuxième à Barcelone, la tournée est un succès. « Ce sont des bons souvenirs tout ça. Ces résultats, ça motive et ça donne envie d’aller encore plus loin. Quand on part de presque rien au niveau des chevaux, et que l’on arrive à un tel niveau avec des montures que l’on a fabriquées, c’est fabuleux. J’ai participé par exemple quatre fois à Aix-la-Chapelle. C’est mythique. Quand le cheval est prêt, ce n’est sans doute pas plus difficile techniquement qu’un autre concours, mais émotionnellement c’est fort. » Coupes des Nations à Rome, Rotterdam, Hickstead, Saint-Gall etc, Jacques, soulagé par une organisation mise en place dans ses écuries et par l’aide de ses parents, peut se consacrer pleinement à sa carrière. Il devient l’un des meilleurs pilotes tricolores sur la selle d’Apache qui donnera par la suite d’excellents descendants comme Madame Pompadour, Kanthaka de Petra, Mélodie Ardente ou encore Idem de B’Neville.


Se prendre aux Jeux

Devenu l’un des couples réguliers de l’équipe de France avec notamment une participation aux Championnats d’Europe à Hickstead, en 1999 (5e par équipes), année du sacre d’Alexandra Ledermann, Jacques, après un double sans faute dans la prestigieuse Coupe des Nations d’Aix-la-Chapelle, va même être retenu parmi les sept présélectionnés par Marcel Rozier pour les Jeux olympiques de Sydney. « Les Jeux olympiques, c’est quand même le summum d’une carrière, éclaire-t-il. C’est un rêve de gosse. » Le rêve ne se réalisera malheureusement pas. Dans un ultime test imposé par le sélectionneur national à l’occasion du CSIO d’Hickstead, le cheval, fatigué, va commettre plusieurs erreurs. « J’ai manqué un peu d’expérience, reconnaît aujourd’hui Jacques. Je n’aurais pas dû aller en Angleterre une semaine après Aix. J’étais déçu car j’estime que j’avais ma place. La balance a basculé du mauvais côté. C’est la vie, il faut accepter le choix même si ce fut difficile. Notamment de l’apprendre le lendemain dans les journaux alors que la veille, on m’avait dit de préparer mes malles. J’étais déçu forcément mais surtout pour tout mon entourage et ma famille. Il ne faut pas regarder derrière mais toujours devant. Et puis ça ne s’est pas très bien passé à Sydney pour la France, alors finalement, c’était peut-être un mal pour un bien. »




Champion de France !

Après une transition sur Hot Shot, Jacques fait alors une nouvelle belle rencontre avec l’étalon Gracieux Ardent. « Je l’avais fait acheter aux Haras Nationaux et je l’ai monté dès ses quatre ans, raconte son cavalier. Ce fut le même parcours que pour Apache. Mais, en 2006, pour des problèmes de fertilité, les Haras voulaient le vendre. Quand on est cavalier et qu’on perd son cheval de tête, ce n’est pas la fin du monde mais bon… Il faut une vitrine pour être bien présent. Il a fallu que je le rachète, que je retrouve des investisseurs. »
Les efforts de Jacques vont être récompensés. Le 2 juillet 2006, sur un Grand Parquet de Fontainebleau écrasé par le soleil, devant ses amis, il s’offre le titre national. Au terme d’un week-end parfait, il devance pour sept centièmes de point Laurent Goffinet sur Flipper d’Elle HN et Olivier Guillon en selle sur Ionesco de Brekka. Sur la plus haute marche du podium, il est alors récompensé et félicité par Jean Rochefort. « Ça se joue à une foulée. Si je fais une foulée de plus, je suis deuxième. Comme souvent au haut niveau, ça se joue à beaucoup de choses et en même temps à rien. Il ne faut rien laisser passer, rien lâcher pendant trois jours. Pour gagner, on n’a pas le droit à la moindre erreur. Champion de France ce n’est pas champion olympique ou du monde mais depuis que j’étais gamin j’allais à Fontainebleau voir le Championnat. Je me souvenais avoir vu Marcel Rozier gagner par exemple dans les années 70. Devenir champion de France, c’est un truc que l’on pense réservé aux autres. On aimerait bien mais on se dit : « rêve pas ». Je me suis tout de même battu jusqu’au bout. Le plus fort était d’être allé au bout de l’histoire de ce cheval, ou plutôt au bout de « notre » histoire. D’une façon générale, dans la vie, c’est important de toujours aller au bout des choses, sans jamais baisser les bras. J’étais très ému pour Christian Baillet ou Laurent Paris, un ami cavalier amateur, qui m’avaient aidé à acheter le cheval. »


Quatre décennies de passion

« Aujourd’hui, j’ai des jeunes chevaux et deux bons chevaux, Oscar du Chanu et Naiade Dunoise avec lesquels je fais des bonnes épreuves. Je fais un peu d’élevage et j’ai toujours l’exploitation agricole à surveiller. Les journées sont bien remplies. Le haut niveau est forcément tentant mais si l’on a qu’un ou deux chevaux, c’est impossible. Il faut être à fond dedans sinon on est figurant. C’est de la F1. Alors j’essaie de rester à un bon niveau vers 3 ou 4 étoiles. Je suis un enragé. J’adore mon métier. Je n’arrête pas, je passe ma vie dans mon manège. J’ai 45 chevaux au travail, beaucoup de cours à donner à des élèves, des stages etc. Si je pouvais remonter le temps, je ferais sans doute un peu plus d’études pour avoir davantage de bagages. Mais surtout, au lieu de m’installer à 20 ans, j’irais rouler ma bosse en Allemagne, aux Pays-Bas etc, chez des cavaliers pour apprendre et voir comment ça se passe. Cela permet ensuite de gagner du temps pour atteindre le très haut niveau. Moi, j’ai surtout appris sur le tas. Mais je ne regrette rien ! C’est un tellement grand privilège de pouvoir vivre de sa passion. »


Pascal Grégoire-Boutreau